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Révolution, révolutions : la sérénité et la tourmente

Pour simplifier, en attendant mieux, il en existe deux sortes.

Ceux qui pensent que nous devrions (et pourrions) vivre sur nos acquis, préserver à tout prix l'intégrité des biens qui nous appartiennent et qui appartiennent à notre très proche communauté. Transmettre des valeurs pour pérenniser la bonne science de nos ancêtres. Maintenir le feu. Survivre dans la sérénité.

Ceux qui pensent que nous devrions produire un pas devant l'autre, inspirer et expirer, faire évoluer notre groupe pour améliorer nos outils, étendre et partager nos connaissances pour rendre notre vie plus agréable. Transmettre cette volonté de ne jamais se contenter d'un peu quand le désir peut beaucoup. Progresser. Vivre dans la tourmente.

Nous avons capturé la rotation parfaite des astres qui progressent dans un mouvement infini. La roue est l'invention qui restera sans doute comme la plus déterminante : la roue, et tous ses symboles, marque la prise de conscience profonde de la direction à imprimer à l'esprit humain. Qu'elle embobine ou qu'elle avance, la roue convient à tous les conservateurs et à tous les progressistes du genre humain.



Quand elle fait un tour sur elle-même, la roue pratique un cycle qu'on appelle aussi une révolution. Le monde parvient rarement à se mettre d'accord sur l'importance, l'intensité, la quantité de ces cycles, mais ils sont là, ils nous entourent et nous guettent comme des oiseaux de proie. Souvent, nous les célébrons, souvent consciemment. Parfois sans y prendre garde. Nous prenons part à une très grande quantité de révolutions : certains les espèrent, d'autres les redoutent. Par étrangeté, ce sont plutôt les tourmentés qui les attendent, quand les sereins voudraient bien ne plus en entendre parler.

De ces cycles, on mentionnera ici deux particularités : d'abord, on peut assister à deux révolutions en circonvolution dans une plus grande. Ensuite, il faut noter qu'un cycle qui s'achève entraîne invariablement le départ d'un nouveau cycle, qui est de même type mais déplacé évidemment dans le temps, voire dans l'espace, voire dans sa nature.

A titre d'exemple, la « guerre froide » a constitué une remarquable imbrication de cycles distendus,  écheveau de liens historiques qui permirent à deux révolutions en miroir de changer la face du monde – l'une avec l'aide, ou aux dépends, de l'autre. Trois années permettent de borner cette idée : en 1917, les États-Unis entrent en guerre contre l'Allemagne et ses alliés, tandis que la Russie connait sa Révolution de février et d'octobre, et signe pour sa part un cessez-le-feu avec les rudes Teutons. En 1953, Staline décède et Eisenhower, qui fera venir le successeur Khrouchtchev aux États-Unis, prend place à la Maison Blanche ; c'est la fin de la guerre de Corée et le début de la destalinisation et de la course à l'espace. Enfin, 1989 est marqué par la chute du Mur, et l'arrivée au pouvoir de Bush père et Gorbatchev, qui découle sur un sommet de « détente » au large de Malte.

Nous sommes en présence d'un prodigieux cycle de la marche politique du monde, dans lequel évoluent deux révolutions majeures qui concernent directement ceux qui, d'un côté, survivent dans la sérénité, et ceux qui, d'un autre côté, vivent dans la tourmente. L'idée générale qui traverse les années post-1989, c'est que la sérénité l'a emporté ;  que « l'intégrité de nos acquis » a reçu la preuve historique, indiscutable, qu'elle doit être protégée du feu, des souffles, et de tout mouvement néfaste à l'équilibre de l'humanité.

Niant toute réalité, une révolution s'est mise à croire que, débarrassée en apparence de celle avec laquelle elle cohabitait dos à dos depuis deux cycles de trente-six ans chacun, elle pouvait se répandre et se vendre à l'Histoire, tel un vieillard odieux croyant avoir découvert la Jouvence après la disparition de sa canne. C'est pourtant bien cette poudre aux yeux, cette potion de charlatans qu'on nous vend depuis vingt ans : elle a pour nom « mondialisation », elle donne sa « chance » à chacun de réaliser un « profit ». Au détriment des faits : la faim (de nourriture chez les uns, de futilité chez les autres) et l'indigence (matérielle chez les uns, intellectuelle chez les autres) s'étendent, et de cette faim et de cette indigence disproportionnées, encouragées par ce vieillard idiot qui se croit maintenant serein et débarrassé de ce qui le soutenait, la mort de la civilisation pourrait bien en être le fruit amer.

À moins que la roue ne tourne.

1989, c'est aussi l'année de naissance officielle du World Wide Web selon Berners-Lee. Un espace défini par la technologie, infini par les possibilités. Un espace de liberté, entendu comme tel depuis ses balbutiements et entendu comme tel aujourd'hui encore par le cœur sans cesse grandissant de ses utilisateurs. Améliorer ses outils, étendre et partager ses connaissances, transmettre cette volonté de ne jamais se contenter d'un peu quand le désir peut beaucoup. Progresser. C'est bien le web qui a repris le cycle de la Tourmente après la chute du Mur. C'est le web qui a permis à l'économie américaine de revenir au premier plan. C'est le web qui a initié, sans doute, une nouvelle révolution (de trente-six ans ? rendez-vous en 2025) et c'est le web qui est à l'origine indirecte de deux fabuleuses prises de conscience à l'échelle planétaire.

La première prise de conscience est ce que nous appellerons en raccourci l'économie du don. À pas infiniment petits, propulsée dans la trame numérique où les distances (kilométriques, humaines) s'amenuisent, l'humanité se redéfinit par rapport à elle-même. Par goût du jeu et par puérilité, nos pères ont fait cheminer l'idée, générations après générations, que le commerce pouvait se délivrer du carcan du strictement « utile » – du commerce pour faciliter les transactions humaines – et pénétrer ces régions aux contours flous, un voyage « agréable » et « tentant » – du commerce pour accéder directement et sans effort au confort, au détriment de celui des autres. Sur ce plan, les Sereins et les Tourmentés ont joué une partie déséquilibrée jusqu'à aujourd'hui, les uns occupant en toute légitimité le terrain du « que le meilleur gagne », les autres gardant pour eux leur air défait, leur goût absurde pour la justice humaine et leur révolution manipulée et remisée dans le placard de l'Histoire.

Seulement, le web est sorti de l'armoire. Enivré par la technologie permissive et par le crépitement de son modem, le Tourmenté s'est mis à échanger comme le veut sa constitution naturelle. Des mots doux, des mots durs, des mots sucrés, des mots graves, puis bientôt des photos, de la voix, des images et du son. Nous échangeons frénétiquement, car rien ne nous en empêche, car c'est gratuit, car c'est tout simplement bon d'échanger pour rien dans un monde où les alternatives au « payer pour tout » n'existent plus, parce qu'une roue aurait cessé de tourner. Le pire, c'est que le Serein y a trouvé goût (et intérêt) lui aussi, de telle manière qu'à ce jour nul n'entend (et ne peut) arrêter ce trafic mondial d'informations gratuites. La conscience de l'économie du don est née avec ce nouveau cycle, cette nouvelle révolution. Les plus tourmentés, gavés de liberté, ont même imaginé pouvoir échanger des bribes de non-information, des morceaux de culture humaine, de patrimoine collectif dont les plus sereins avaient fait leur fortune : telle est leur constitution, à eux. Que les amateurs de joutes législatives, punitives, restrictives ne s'y trompent pas : la révolution du web est en marche, l'économie du divertissement a mis un pied à terre et devra se réinventer ; l'économie de l'information chancèle et devra se réinventer ; l'économie toute entière est perturbée. Le gratuit, le libre, l'échange, le troc, le don marque(ro)nt profondément et durablement notre manière de travailler, d'acquérir des biens, de s'en défaire, de considérer la monnaie, et finalement les relations humaines. Le web inventera le micro-paiement basé sur la volonté de l'acheteur et non plus du vendeur. Le monde entier suivra.

La deuxième prise de conscience, par ricochet, c'est la place de l'humain dans la nature. Sur ce plan, indéniablement, un premier virage a été amorcé lorsque nos aïeux ont réalisé que la Terre n'était pas au centre de l'univers, et que l'Homme n'était pas une créature de Dieu. Sur ce sédiment s'est bâtie la démocratie. Aujourd'hui, il faut jongler avec l'épuisement des ressources naturelles et les implications socio-économiques qui en découlent, avec les catastrophes écologiques majeures qui impactent directement la vie humaine, avec les manifestations grandissantes d'un dérèglement climatique touchant directement ou indirectement l'ensemble des populations du globe (flux migratoires dans le meilleur des cas). C'est le deuxième virage : la nature n'appartient qu'à elle-même. La mouche a compris qu'elle n'était pas au centre de l'univers, elle doit désormais comprendre que le coche ne lui obéit pas.

Dans un monde (at)tiré par un besoin de justice, d'équilibres sains, de liberté d'échanger, pour une humanité qui a conscience des limites de ses ressources et de la nécessité de se restreindre si elle veut que ces ressources, naturelles ou culturelles, puissent être partagées par tous, la redéfinition de la place de l'humain dans la nature s'impose. Dans une économie repensée vers l'humain et l'échange, le rôle et les moyens mis à disposition de l'éducation sont déterminants. L'éducation est le terreau fertile du respect et la garantie d'un essor de la démocratie par capillarité. Apprendre pour apprendre pour apprendre, vouloir vivre avec les autres et à travers les autres. Quand chacun existe, non pour son image, mais pour l'image de tous.

L'économie du don, où l'humanité se redéfinit par rapport à elle-même et par rapport à la nature à travers ses cycles et ses révolutions. Le siècle des Lumières, la Révolution française, ont brisé les chaînes d'un Homme fils de Dieu, et coupé la tête de l'Homme-Roi ; le siècle de la fibre optique, la révolution numérique et écologique, brisera les liens d'une humanité fille délurée de l'argent-Roi. Avec l'économie du don, le commerce redescend sur Terre comme l'Homme est descendu de son piédestal grâce à Darwin et les encyclopédistes. L'argent redevient un moyen et non une fin, la monnaie n'est plus un élément directeur mais un élément utile au développement et au progrès. La nature n'est pas asservie mais partagée.

La nature, elle aussi, elle avant tout, a ses cycles et ses révolutions. Il convient d'y porter la plus grande attention, le plus grand soin, d'y utiliser ce qu'il nous faut pour inspirer notre propre révolution afin de survivre dans la sérénité ou vivre dans la tourmente.

Ou tout simplement de vivre.

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Posted by Nicolas Patte 

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